Une finale ne s’achève jamais au coup de sifflet final. C’est même à cet instant précis qu’elle commence vraiment. Pendant quelques secondes, le temps semble suspendu. Les vainqueurs s’effondrent dans les bras les uns des autres, les vaincus restent figés, fixant le vide. Puis les tribunes se vident pour envahir la pelouse. Parents, enfants, amis, bénévoles et anciens du club rejoignent les joueurs. Les téléphones immortalisent des instants qui, dès le lendemain, appartiendront déjà à la mémoire collective. Le rugby amateur possède ce pouvoir rare : transformer quatre-vingts minutes en souvenirs pour toute une vie.
À Bellerive-sur-Allier, Orléans vient de décrocher le titre de champion de Nationale 2. Fidèle supporter du RCO depuis plus de trente ans, Romain Brissard laisse éclater ses larmes. « Ça fait plus de trente ans que je suis le club, je vais à tous les matchs à domicile et j’ai fait énormément de déplacements. Quand on a marqué le dernier essai, j’ai tout de suite su qu’on allait être champions. On s’est tous enlacés. » À quelques mètres, Sacha, le jeune fils de l’entraîneur Romain Cabannes, ne quitte pas son père des yeux. « J’ai regardé tout de suite papa. Il était heureux. » Quelques instants plus tard, le technicien orléanais serre son fils contre lui, le Bouclier entre les mains. L’image résume à elle seule des mois de travail.
À Saint-Jean-d’Angély, le Racing vient de dominer le RAS Pau en finale Gaudermen. Deuxième ligne du pack francilien, Jules Guille des Buttes savoure le premier grand trophée de sa jeune carrière. « Notre équipe n’était pas toujours très mature, mais elle a énormément progressé. Aller chercher ce titre ensemble, c’est exceptionnel. » À quelques mètres seulement, la pelouse raconte une autre histoire. Parents, proches et amis se précipitent vers les joueurs béarnais pour les consoler. Demi de mêlée du RAS Pau, Paul Bouzet peine à retenir ses sanglots. « À chaud, c’est compliqué de repenser à notre superbe saison et à notre jeu. »Dans une finale, la joie des uns côtoie toujours le regard perdu des autres.
Cap ensuite sur Lourdes, où l’US Saint-Sulpicienne vient de décrocher le premier titre de champion de France de ses 114 ans d’histoire. Talonneur du club depuis sept saisons, Fano Soulage mesure l’instant. « Notre village vit pour le rugby. Entrer dans l’histoire de ce club, c’est une immense fierté. » Mais la délivrance se fait attendre. Sur la toute dernière action, le demi de mêlée Guillaume Jean se jette dans les jambes des avants adverses. Son plaquage sauve le titre, mais il reste au sol. Pendant de longues minutes, plus personne n’ose célébrer. Lorsque les secours rassurent tout le monde sur son état, la fête peut enfin commencer. Ému, Fano Soulage lui rend hommage : « Notre moustique s’est sacrifié pour le collectif. C’est lui qui nous fait gagner cette finale. »
À plusieurs centaines de kilomètres de là, à La Roche-sur-Yon, les émotions prennent une autre couleur. Il y a de l’émotion aussi du côté du corps arbitral. Quatrième arbitre de la finale de Fédérale 1 féminine, Claire-Marie Raynal vit sa première finale nationale. L’officielle ligérienne peine encore à réaliser : « Jusqu’ici, je n’avais arbitré que des finales régionales ou universitaires. J’ai ressenti énormément de joie, de fierté et même de surprise. Cela me donne envie d’aller encore plus loin. » Quelques instants plus tard, la capitaine de Nancy-Seichamps, Elisa Schoindre, savoure une consécration attendue depuis plusieurs saisons. « Nous défendons ce club et notre territoire depuis des années. Ce titre et cette montée en Élite 2 récompensent tout le Grand Est. »
Puis survient une scène que personne n’avait vue venir. Au centre du terrain, alors que les discours touchent à leur fin, Johémy Petit, coentraîneur des Puncheuses, interrompt quelques instants la cérémonie. Devant ses joueuses, il appelle sa compagne Tiphaine et la demande en mariage. Les larmes changent aussitôt de camp. À quelques pas, l’ouvreuse Léa Joffroy retrouve le fil de cette aventure. « Les phases finales ne pardonnent rien. À chaque match, nous avons réussi à donner le meilleur de nous-mêmes au bon moment. » La remise des médailles approche. Cette fois, l’émotion laisse définitivement place à la fête.
Direction enfin le Gers, à L’Isle-Jourdain, où le protocole de remise du Bouclier suit un cérémonial immuable. Les arbitres sont applaudis, les finalistes malheureux honorés, puis vient l’instant tant attendu des champions. Les « oh, oh, oh » accompagnent le Bouclier qui balance de droite à gauche avant de s’élever vers le ciel. Dans les tribunes, les chants se succèdent. Les supporters de Thuir entonnent L’Estaca, hymne populaire catalan devenu symbole de leur identité.
Président du club des supporters et éducateur des moins de 12 ans, Frédéric Blay mesure la portée de l’événement : « En cent cinquante ans d’histoire, Thuir n’avait disputé que quatre finales. » Sur le terrain, l’arrière Yan Dumoulin savoure son rôle de héros. Si l’ouvreur Pablo Mauretta a assuré le jeu au pied durant toute la rencontre, c’est lui qui a inscrit, après le temps réglementaire, la pénalité de la victoire. Son fils Gabin, médaille autour du cou, est perché sur ses épaules. « Sans buteur, on ne gagne pas », souffle ce père comblé avant d’échanger avec son garçon quelques baisers baignés de larmes. Une scène simple, presque ordinaire, qui rappelle qu’au rugby amateur, les plus grands trophées sont ceux que l’on partage.
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