
Féminisation de l’arbitrage : Doriane Constanty, la force du sifflet
Mardi 20 janvier, 22 h 05. À la BAC du 9e arrondissement de Paris, la sécurité n’a pas d’horaires. Doriane Constanty termine une dernière intervention sous l’uniforme. Le lendemain, elle sera « off », laissant momentanément derrière elle sa vie de policière pour se consacrer à une autre passion : l’arbitrage. Originaire de Dordogne, née à Périgueux il y a bientôt 34 ans, Doriane a grandi dans l’ombre du rugby. Fille d’un joueur du CAP, deuxième ligne engagé, elle choisit pourtant d’abord un autre terrain d’expression : le basket. Pendant près de quinze ans, la balle orange devient son sport de prédilection, celui dans lequel elle s’épanouit et se projette.
Candidate à une entrée en centre de formation dans le Béarn, elle se retrouve à l’heure des choix. La majorité approchante, elle privilégie les études et vise l’école de police. Un parcours qui la conduit, comme de nombreux jeunes agents de la paix, en région parisienne. Le rugby, lui, attendra. C’est plus tardivement que Doriane délaisse le parquet pour le cuir ovale, marquée par la Coupe du monde 2014. Une révélation, presque une évidence, qu’elle décrit comme une véritable séduction. Ses qualités naturelles – une excellente adresse manuelle et une vitesse affirmée – facilitent son adaptation. Très vite, elle s’impose comme une trois-quarts performante, prête à écrire une nouvelle page de son parcours sportif.
Recrutée par le Stade français, Doriane Constanty franchit un cap décisif dans son parcours en intégrant un environnement de haut niveau. Elle y croise la route d’Anaïs Lagougine, ancienne internationale à XV et à 7, alors responsable du travail avec les lignes arrière. Une rencontre déterminante. « Très vite, ses qualités sautaient aux yeux, aussi bien sur le plan physique que technique et mental », se souvient celle que Doriane considère comme l’une des coachs les plus marquantes de sa carrière. Dans un club aussi structuré et exigeant que le Stade français, tout était réuni pour favoriser sa progression et son épanouissement. Encadrée, stimulée et confrontée à un haut niveau d’exigence au quotidien, Doriane a pu affiner son jeu, gagner en confiance et exprimer pleinement son potentiel.
Entraîneur de France 7 Développement puis manager de France 7, celle qui est aujourd’hui ergothérapeute appréciait l’immersion dans le rugby de cet OVNI, ses aptitudes naturelles et son envie de progresser en apprenant et travaillant plus que les autres pour atteindre le haut niveau. « Sur un terrain, elle se transcende. Elle est fidèle, généreuse, consciencieuse, disponible et investie. On s’est vite comprises et ça a bien matché jusqu’à créer un lien d’amitié. » Jusqu’à également informer au niveau fédéral de la présence de cette pépite révélée sur le tard.
Un cursus accéléré sur deux ans
Devenue joueuse professionnelle, internationale à 7 puis à XV, Doriane Constanty connaît très tôt les émotions du très haut niveau. En 2018, pour sa première cape, elle vit un moment fondateur en participant à une victoire de prestige face à la Nouvelle-Zélande. Un sommet, rapidement suivi d’un coup d’arrêt brutal. En 2019, une grave blessure au genou droit vient interrompre son ascension et freiner net un élan qui semblait la porter vers les plus hauts standards internationaux. Une épreuve difficile, tant sur le plan physique que mental, mais dont elle ressortira renforcée. Apprendre à composer avec cette rupture, accepter la fin prématurée d’un chapitre, forge alors une nouvelle maturité et nourrit une réflexion plus profonde sur la suite de son parcours dans le rugby.
C’est dans ce contexte que le sifflet s’impose progressivement comme une évidence. Une démarche intime, presque thérapeutique, pour tourner la page sans jamais quitter le terrain. « J’avais besoin de faire le deuil de cet arrêt précoce », confie-t-elle. Elle partage alors son idée avec David Courteix, manager de l’équipe de France à 7 à l’époque, qui la met en relation avec les responsables de l’arbitrage à la FFR. L’expérience dépasse rapidement ses attentes. « J’ai accroché bien plus que je ne l’aurais imaginé, je me suis vraiment prise au jeu. » Forte de son vécu de sportive de haut niveau, et de son exigence professionnelle, Doriane s’engage dans un cursus accéléré de deux ans au sein du Plan de haute performance de l’arbitrage (PHP). Un parcours intense, mené jusqu’à l’obtention de l’examen d’arbitre de niveau 4 (AN4), qui lui ouvre les portes de la direction des rencontres fédérales.
Doriane Constanty incarne parfaitement le profil que la Fédération cherche aujourd’hui à promouvoir au sein de ses parcours de formation, comme le souligne Stéphane Guillot-Demontoux, coordinateur national de la formation des arbitres. Celui d’anciennes joueuses de (très) haut niveau arrivées au terme de leur carrière sportive et désireuses de prolonger leur engagement autrement. « Elle réunit déjà trois des neuf critères essentiels que nous recherchons chez une arbitre, explique-t-il : une connaissance très fine du jeu, une condition physique irréprochable et une mentalité de compétitrice solidement ancrée. » Des acquis précieux, directement hérités de son vécu international, qui constituent des fondations solides pour aborder l’arbitrage au plus haut niveau.
Ses débuts officiels s’effectuent en 2022, à Chilly-Mazarin, lors d’une rencontre de Fédérale 2 féminine. Consciente de son manque d’expérience, Doriane adopte alors une approche pédagogique, privilégiant le dialogue et l’explication avec les joueuses. « J’avais du retard dans certains domaines,confie-t-elle. J’ai donc regardé beaucoup plus de matchs et analysé énormément de vidéos pour compléter ma formation. » Un investissement personnel qui porte rapidement ses fruits. Aujourd’hui, elle s’est imposée parmi les meilleures arbitres françaises et s’est installée durablement sur le circuit à 7. Un constat partagé par Cédric Marchat, ancien arbitre d’élite et désormais responsable du secteur fédéral des officiels de matchs : « À l’image d’Aurélie Groizeleau, elle démontre que nos meilleures arbitres peuvent être accompagnées et guidées vers le plus haut niveau. »
Deux coachs personnels, formateurs et arbitres
Doriane Constanty est aujourd’hui habilitée à diriger des rencontres jusqu’en Fédérale 1, mais une nouvelle étape s’apprête à être franchie. Dès le mois de mars, elle officiera pour la première fois en Nationale 2, niveau auquel elle vient tout juste d’être promue. Pour cette première, elle sera accompagnée sur la touche par l’un de ses formateurs. La jeune arbitre bénéficie en effet d’un encadrement rapproché, avec deux coachs personnels, tous deux formateurs et arbitres expérimentés. L’un, Pierre Brousset, officie au niveau international ; l’autre, Christophe Apparicio, est arbitre de touche sur les compétitions nationales et responsable de l’arbitrage féminin en Nouvelle-Aquitaine. Un dispositif sur mesure qui accompagne sa progression vers le plus haut niveau.
Ce dernier souligne avec enthousiasme la trajectoire de Doriane : « Son évolution dans l’arbitrage est à l’image de sa carrière de joueuse, rapide et impressionnante. C’est une grande travailleuse, toujours humble et extrêmement investie. » Il se projette déjà vers la suite : « Je la vois accéder au secteur professionnel d’ici deux ans, avec en ligne de mire les Jeux olympiques de 2028 ou la Coupe du monde féminine 2029. »
Au-delà des séances de travail en visio, un débriefing hebdomadaire est systématiquement réalisé après chaque match de Fédérale 1, avec des axes de progression précis et des objectifs clairs pour les rencontres suivantes. Un accompagnement individualisé et exigeant, qui porte ses fruits. « Les derniers ajustements sont en cours, il reste très peu de points à affiner », insiste Christophe Apparicio, également en charge du suivi d’une autre arbitre prometteuse, la Corrézienne Eva Simbelie, engagée en Fédérale 3.
Autour de Doriane Constanty, une véritable constellation de compétences s’est progressivement structurée. Mais au-delà de sa trajectoire personnelle, c’est bien la notion de transmission qui guide aujourd’hui son engagement. Convaincue du rôle central de l’arbitrage dans le développement du rugby féminin, elle souhaite susciter des vocations par l’exemple. « L’arbitrage est un maillon essentiel de la chaîne du rugby féminin. Il permet d’instaurer plus de discipline et, par conséquent, d’élever la qualité du jeu. J’espère donner envie à d’autres de découvrir l’arbitrage et de s’y investir avec ambition, jusqu’à gravir les échelons », confie-t-elle avec conviction.
En parallèle de cette ascension sportive, Doriane poursuit une carrière exigeante au sein de la brigade anticriminalité du 9e arrondissement de Paris. D’abord agent de police, souvent mobilisée de nuit, elle a ensuite intégré la BAC, troquant l’uniforme pour la tenue civile. Un métier à risques, exercé au quotidien, qui partage avec le sport de haut niveau un même socle d’engagement total, de lucidité permanente et d’exigence physique et mentale. Sur un terrain de rugby, elle traque la faute avec précision ; dans la rue, à pied, en scooter ou en voiture, elle lutte contre la délinquance avec la même vigilance.
Mener de front ces deux vies impose une organisation rigoureuse. « Cela demande une discipline de tous les instants et une routine bien établie, explique-t-elle. Je ne parle pas de sacrifices, car c’est un choix pleinement assumé. » Si des concessions sont inévitables sur la vie sociale, les loisirs ou les vacances, elles sont largement compensées par la passion. La quasi-totalité de son temps libre est consacrée aux terrains, aux déplacements et aux rencontres qu’elle arbitre, toujours animée par la volonté de progresser et de servir le rugby.
Des liens entre son métier et le rugby
Son chef de groupe à la BAC, que l’on appellera Laurent pour préserver son anonymat, est major et compte vingt-trois années d’expérience au sein des forces de l’ordre. Originaire du Sud-Ouest, fin connaisseur de rugby, il connaît également bien Doriane Constanty. « C’est une très bonne élève, arrivée sur la pointe des pieds, se souvient-il. Elle ne voulait pas déranger, n’osait pas bousculer les équilibres en place. Nous avons pris le temps d’échanger, je me suis renseigné sur son parcours, et elle a rapidement démontré qu’elle avait toute sa place. Elle appliquait scrupuleusement les consignes et, sur certains critères, elle dépassait même des policiers masculins de la BAC. »
Si, depuis toujours, certains supporters ont volontiers qualifié les arbitres jugés trop « zélés » de « policiers » ou de « shérifs », Doriane assume pleinement ce parallèle. Elle y voit même une complémentarité précieuse. « Mon métier dans les forces de l’ordre m’aide énormément dans l’arbitrage, notamment pour garder la tête froide et relativiser certaines situations », explique-t-elle. À l’inverse, le rugby lui offre une respiration indispensable. « L’arbitrage me permet de m’aérer, de changer de cadre. Et surtout, je fais partie de formidables groupes de travail dans les deux univers. »
Travailleuse et compétitrice dans l’âme, Doriane Constanty a de tout temps voulu gagner et atteindre si possible les sommets. Sur un terrain comme dans le civil. « Ce sont des challenges personnels au quotidien. L’exigence fait partie de moi. En tant qu’arbitre, on s’entraîne souvent seul. Certains matins d’hiver où il faut s’entraîner avant d’aller travailler sont plus durs que d’autres. Mais j’ai vu qu’en travaillant dur, je pouvais avoir un parcours intéressant d’arbitre en franchissant les étapes. »
Comme pour l’arbitrage, il y a moins de femmes dans la police et encore moins dans la BAC. Qu’importe. Laurent, son supérieur, n’est pas surpris de sa réussite : « Pugnacité, travail, respect, écoute, humilité, ambition et intelligence, elle nous a rapidement montré qu’elle pouvait être plus que performante. Elle a surtout un mental à toute épreuve ! Elle se remet en question tous les matins, ne craint pas d’aller au mastic et fait tout à 100 %. Des membres comme elle, j’en veux tous les jours. »
Si la condition physique et la parfaite maîtrise du règlement constituent des piliers essentiels de la performance arbitrale, Doriane Constanty estime que l’excellence se joue aussi ailleurs. « Nous pouvons réussir les mêmes tests physiques que les hommes et connaître la règle sur le bout des doigts. Ce qui fait vraiment la différence, c’est la personnalité, et ce critère n’a pas de sexe », affirme-t-elle en citant l’exemple d’Aurélie Groizeleau, performante aussi bien en Pro D2 qu’à l’international. Une conviction confirmée en décembre dernier, lorsque Doriane a été désignée première arbitre française à officier sur le circuit mondial de rugby à 7, à l’occasion de l’étape de Cape Town, en Afrique du Sud.
Cette désignation représente une immense fierté pour celle qui nourrit une affection particulière pour le Seven. Heureuse de voir une Française accéder enfin à ce niveau d’exigence, elle a tenu à associer à cette réussite l’ensemble de celles et ceux qui l’ont accompagnée tout au long de son parcours, directement ou indirectement. La suite s’écrit déjà à l’international, avec de prochaines étapes au Kenya, puis en Uruguay et au Brésil. Autant de rendez-vous qui nourrissent son ambition et laissent entrevoir de nouveaux paliers à franchir, pour continuer à enrichir un parcours déjà singulier au sein du rugby français.
