
Féminisation de l’Arbitrage : Star d’Académie
Chaque jour, Lise Bourgade se déplace avec ses deux sacs, symboles de son double projet assumé. L’un pour les études, puisqu’elle prépare un bac général options anglais et sciences économiques et sociales, l’autre pour devenir officielle de match en tant qu’athlète de haut niveau. Cette Bourbonnaise d’origine, qui vit sa troisième année en Académie-pôle Espoirs, se partage entre le lycée général et technologique Ambroise-Brugière en internat, le stade des Gravanches – où se trouve le centre de formation partagé de l’ASMCA et du Clermont Foot – et le complexe sportif de la Gauthière.
Lise a 15 ans lorsqu’un souci médical freine ses ambitions et son rêve de jouer en élite. Qu’importe, elle continue de viser l’excellence, mais à travers l’arbitrage : « J’ai découvert l’arbitrage en catégorie M14 lors de tournois. Cette première expérience en binôme avec un entraîneur m’a tout de suite plu. En suivant une formation, j’ai non seulement pu aider mes coéquipières, mais j’ai aussi progressé dans mon propre jeu en commettant moins de fautes. Je me suis renseignée sur les cursus pour diriger des rencontres et sur la possibilité d’intégrer une Académie-pôle Espoirs. »
Pour que son dossier d’Académie soit accepté, celle qui a commencé le rugby à Commentry, dans l’Allier, a dû dévoiler de bonnes notes scolaires, des commentaires du professeur d’EPS (notamment sur ses aptitudes physiques et mentales) et du référent de sa formation initiale d’arbitre. Son premier match officiel en tant qu’arbitre de champ date de novembre 2023, dans le quartier dit de La Plaine à Clermont où l’équipe locale affronte Saint-Genès-Champanelle au stade Camille-et-Edmond-Leclanché en Régionale 2 M16.
Alors accompagnée sur le terrain car mineure, la jeune arbitre se remémore encore ce tourbillon d’émotions si intense. Elle se souvient également avoir arbitré sa maman, joueuse, lors d’un match officiel juste avant Noël dernier. « La petite histoire veut que je l’aie sortie avec un carton blanc pour faute technique. Ma mère a commencé à me tutoyer mais je l’ai reprise à l’ordre en la vouvoyant (rires). » Le coup d’envoi fictif cette saison d’une rencontre de Top 14 au stade Marcel-Michelin à l’occasion des Journées de l’arbitrage est aussi à ranger dans l’album des instants marquants. « J’ai aussi pu échanger avec le staff arbitral du match dirigé par Pierre-Baptiste Nuchy. »
Travail sur la règle et préparation des examens
Aujourd’hui, c’est bien au cœur des 1 500 élèves du lycée général et technologique Ambroise-Brugière de Clermont que l’avenir de Lise se dessine depuis septembre 2023 au sein de l’Académie-pôle Espoirs. Pour intégrer une telle structure, il faut être adossé à un lycée et avoir l’accord de ses parents. Elles ne sont d’ailleurs que quatre jeunes arbitres féminines dans toute la France à suivre ce cursus. L’une d’elles, Anaïs de Saint-Etienne, actuellement en première, est également joueuse et arbitre de haut niveau dans ce même établissement.
En semaine, en plus de ses cours de terminale, Lise a une formation arbitrale en présentiel tous les lundis soir (18 h-19 h) par l’intermédiaire des arbitres formateurs Thomas Balaire et Nathanaël Coste, ses référents d’arbitrage. Au cœur de la formation, l’accent est mis sur une maîtrise pointue du règlement. Entre sessions d’analyse vidéo et exercices tactiques sur matches via la plateforme Google Docs, les candidats suivent un cursus intensif ponctué de plusieurs examens blancs.
Entre les bancs de l’école et le rectangle vert, la jeune pensionnaire partage désormais son emploi du temps à parts égales entre son cursus scolaire et sa spécialisation en arbitrage. Son perfectionnement l’emmène chaque mois à la Maison de l’Ovalie, mais aussi aux côtés de Guillaume Ferrer, formateur de Ligue. Lors de ces réunions de secteur mensuelles, elle côtoie un large panel d’officiels régionaux, favorisant un brassage d’expérience qui dépasse le simple cadre de l’Académie.
Côté terrain, des séances de course et musculation sont aussi au programme, en plus du travail de la règle et d’une approche psychologique avec le préparateur mental de l’ASM Clermont Auvergne, Michel Verger. Partageant son quotidien sportif avec des joueurs de l’ASMCA ou des joueuses de l’ASM Romagnat Rugby Féminin, Lise Bourgade est rattachée à l’équipe M18 de cette dernière. Elle s’échauffe avec les joueuses, arbitre ainsi leurs entraînements le soir, répond à des questions de règlement et participe à des séances vidéo après avoir travaillé sur leurs matches.
Majeure depuis mi-janvier, elle se trouve dans une année charnière au cœur d’un dispositif demandant une certaine organisation et où les week-ends sont intenses. En plus de quelques révisions de cours et de séances de visionnage de rencontres de Top 14 et Pro D2, Lise officie en tant qu’arbitre de niveau 2 (AN2) quasiment chaque fin de semaine et joue régulièrement avec son équipe de Commentry. Elle prépare les matches qu’elle arbitre en amont et les débriefe en aval, sachant qu’il faut au moins arbitrer quatre matches par saison pour valider l’AN1 (six pour l’AN2 et huit pour l’AN3).
Ponctuelle, souriante, mature et travailleuse
Lise Bourgade arbitre déjà beaucoup plus de matches que ces chiffres. Celle qui dispose d’une licence joueuse et d’une licence arbitre est supervisée lors de certaines rencontres, pour son évaluation et le suivi de sa progression dans le métier. « Il n’y a pas un week-end où je ne suis pas dans le rugby, sourit Lise. Je suis focus sur l’arbitrage et les études sans fermer les portes à des opportunités en tant que joueuse. »
L’avenir, Lise Bourgade y pense régulièrement et souhaite se donner le maximum d’options : « Je me verrais bien travailler dans le management sportif, l’événementiel ou le marketing digital. J’espère aussi continuer à arbitrer et aller le plus haut possible. » Adepte de la maîtrise précise de la règle, de la continuité du jeu et d’une forme de pédagogie dans ses échanges avec les joueurs et staffs, la jeune étudiante parfait sa formation et son style d’arbitrage. Si sa ponctualité, son sourire et sa maturité font l’unanimité, Lise a su transformer une certaine réserve naturelle en une véritable force tranquille.
Avant de bénéficier pleinement de sa préparation physique et mentale, Lise Bourgade a traversé une phase d’ajustement. « Sur le terrain, les situations étaient très stimulantes. Mais la formation arbitrale m’a apporté des repères solides. Aujourd’hui, je me sens plus confiante et parfaitement à ma place. » Cette formation, elle s’opère via l’Académie-pôle Espoirs avec pour manager Vincent Fargeas, également coach des féminines à l’ASM Romagnat : « L’essentiel est de toucher du doigt la réalité d’un jeune sportif de haut niveau. C’est intéressant que les arbitres soient intégrés dans la performance, rattachés chacun et chacune à une équipe de leur âge. »
Dans cette Académie, une vraie place est donnée aux arbitres. Chaque saison, cet organisme met dans les meilleures dispositions ses arbitres pour passer d’arbitre en cours de formation (ACF) à arbitre de niveau 1, 2, 3, 4 (AN1, AN2, AN3 ou AN4). Lise, par exemple, prépare cette saison son AN3 qui sera un examen écrit en mars en présentiel, entre maîtrise de la règle et cas pratiques.
Des progrès sur la gestion des émotions
Vincent Fargeas se souvient de l’arrivée de la jeune Lise Bourgade l’année de ses 15 ans : « On avait eu des retours positifs de tournois départementaux et interdépartementaux où elle avait arbitré. On l’avait supervisée et suivie durant près d’un an. C’est une fille passionnée, volontaire, avec des convictions. Et surtout, elle s’investit beaucoup ! » Depuis qu’elle suit ce parcours, la jeune arbitre a fait beaucoup de progrès sur la gestion des émotions, le sang-froid. « Et tant mieux, insiste Vincent Fargeas, car il faut encore être courageux pour être une jeune femme arbitre de nos jours. On a besoin d’arbitres, il faut susciter des vocations, quels que soient les niveaux. »
Lors de ses débuts en Académie, Lise Bourgade avait déjà marqué les esprits en étant désignée pour arbitrer une finale à Paris en fin de saison, une reconnaissance forte de son potentiel. Si ce rendez-vous tant attendu n’a finalement pas pu avoir lieu à la suite d’un épisode administratif survenu lors d’un match de Super Challenge M14, cette situation a surtout mis en lumière les exigences et la réalité du haut niveau, même à ses premiers pas.
Loin de la décourager, cette expérience a renforcé sa détermination. « J’arbitrais des moins de 14 ans, dans un contexte parfois très tendu, et c’était impressionnant, d’autant plus devant ma maman », confie-t-elle. Un moment marquant, certes, mais surtout un véritable déclencheur. Là où certaines auraient pu renoncer, Lise a choisi de s’endurcir et de progresser. « Il n’était pas question de céder face à la pression. C’est aussi ce qui m’a poussée, depuis, à mettre tous les moyens en œuvre pour réussir. » Une épreuve fondatrice qui a consolidé son choix de l’arbitrage et posé les bases d’un engagement encore plus fort.
En tant que coordinateur national de la formation des arbitres, Stéphane Guillot-Demontoux la connaît très bien, puisque cela fait trois ans qu’il la suit et l’encadre : « Son parcours illustre parfaitement celui d’une arbitre qui a su transformer les obstacles initiaux en leviers de progression, jusqu’à devenir aujourd’hui un véritable exemple de réussite et de résilience. » La jeune fille de 15 ans a en effet su montrer une force de caractère incroyable, prouvant que quand on s’accroche et se donne les moyens, on peut y arriver.
Arbitre lors des Élites Jeunes de Fréjus
Le coordinateur national de la formation des arbitres reprend : « Lise est la plus belle évolution des quatre académiciennes de l’arbitrage. » Car il existe aussi les coups favorables du destin, comme en ce début 2025 où Lise a été sélectionnée pour la première fois en tant qu’arbitre lors des Élites Jeunes de Fréjus. De quoi la conforter dans son choix de l’excellence vers le haut niveau d’arbitrage : « C’était ma première fois et cela m’a boostée. Je me suis rendu compte de la chance que j’avais de faire partie de ce haut niveau. »
Arbitrer lors du Festival des 6 Nations 2025 à Vichy (rassemblement des meilleures nations européennes M18) a été un autre prime de son CV en cours de constitution. Une réussite que félicite Renaud Gatignol, référent de la Cité de tous les talents, dispositif grâce auquel près de 400 talents (sportifs, artistiques et culturels) de collèges et lycées de Clermont bénéficient d’aménagements scolaires. « Lise est une élève très investie dans notre établissement qu’elle fréquente depuis trois ans, assure-t-il. Mener un double parcours de la sorte demande une sacrée maturité. »
Non contente d’avoir un emploi du temps déjà bien rempli, Lise est une jeune de son temps, responsable et engagée (vice-présidente du conseil de la vie lycéenne, membre du conseil d’administration du lycée, déléguée d’internat…). Et Stéphane Guillot-Demontoux lui prédit un destin prometteur. « Elle dispose encore de belles marges de progression, notamment sur le plan physique, tout en continuant à affiner une communication toujours plus fluide. »
Après le bac, Lise compte suivre un BTS management commercial opérationnel (proposé dans ce même lycée) en alternance avec l’ASM dans le domaine de la communication. Côté arbitrage, son avenir proche devrait passer par les prochaines Élites Jeunes de Fréjus qui servent aussi d’évaluation à ces arbitres d’Académies. Ayant 18 ans depuis janvier, elle peut déjà arbitrer seule des rencontres séniors en Régionale 2 ou 3. L’ascension se poursuit.
