Dépaysement garanti à quelque 6 700 kilomètres de la métropole France, comme on la nomme ici. Les plages, la mer des Caraïbes, les palmiers ont tout du cadre idyllique pour le quidam hexagonal. 96 km² et près de 75 000 habitants complètent la fiche technique de cette île moitié française (au nord), moitié néerlandaise, quand la moyenne des températures annuelles vous snobe d’un agréable 27 °C. Au sein de cette île antillaise, on trouve le club d’Archiball West Indies Rugby, qui a fêté ses 40 ans la saison dernière.
Et ses moyens n’ont rien à voir avec ceux des plus grands complexes hôteliers locaux. Son terrain principal appartient à un particulier qui le prête gracieusement. Il n’y a ni électricité, ni eau. En 2017, l’ouragan Irma a tragiquement balayé l’île. Au-delà de la douzaine de morts et des plus de 55 milliards d’euros de dommages, le club a aussi vu ses installations ravagées. Les bénévoles ont repositionné les containers et poteaux, installé une charpente et tout repeint, comme si de rien n’était. Cette saison, deux bénévoles prennent sur leur temps afin de couler du béton pour y installer un groupe électrogène.
Lors de la journée des bénévoles en novembre dernier, une cinquantaine d’entre eux ont répondu à l’appel pour aider le club et profiter d’être tous ensemble. « Je remercie les collectivités et partenaires du club qui ne nous ont jamais abandonnés, apprécie la présidente Rachel Masi, 15 ans de fidélité au club, également responsable de l’école de rugby. Je pense aussi chaleureusement à notre fourmilière de bénévoles qui répondent toujours présents. »
Le terrain principal, dit Bellevue, n’est pas alimenté en eau ; en attendant des moyens et jours meilleurs, des cuves pour récupérer l’eau de pluie et raccorder les douches ont été installées, en sus de la main courante et de panneaux d’affichage pour mettre en avant les sponsors qui les suivent dans le cadre du Label Club Engagé (LCE). « C’est une véritable famille, synthétise la présidente, directrice d’école maternelle qui a la transmission, la formation et l’éducation dans le sang. Après Irma, non contents d’avoir retapé le club, les Archiball se retrouvaient chez les uns, chez les autres afin de réparer les domiciles des licenciés et proches. Les Noëls se passent également ensemble. »
Piliers incontestables à travers le prisme du Label Club Engagé, ici l’éducation par le sport et la citoyenneté vont de pair. Ce premier pilier fait de sa jeunesse licenciée en bleu et rouge une priorité. Apprendre le rugby et ses valeurs aux jeunes de l’île est essentiel. Ainsi, les samedis matin, sur le terrain principal de Bellevue, les baby rugby sont à l’honneur. Originaire de Bordeaux et ayant pratiqué le football gaélique, Nicolas Belani a accompagné sa fille Emma au club où il est devenu joueur en rugby loisir (à 5) et éducateur de ces babys avec Pierre Villedieux.
Les deux éducateurs s’en donnent à cœur joie sur la pelouse ensoleillée et colorée de plots, comme le confirme Nicolas Belani : « Tous les parents de la section restent au bord du terrain et participent même parfois aux séances. Cela crée une ambiance formidable, où les enfants apprennent en s’amusant. Ici, l’état d’esprit donne naturellement envie de s’impliquer pour les autres. »Marion, maman du petit Naël, trois ans, voit avec bienveillance son fils évoluer en baby rugby : « C’est la toute première fois qu’on découvre le rugby. Il n’y a pas beaucoup d’activités sportives proposées aux enfants de ces âges-là. »
Ayant pratiqué plusieurs sports, Marion voit d’un bon œil un sport collectif comme le rugby qu’elle considère comme une bonne base pour son enfant, qui s’est fait de nouveaux amis : « Ce club est remarquable dans sa manière d’accueillir les gens et de s’ouvrir, avec beaucoup de bienveillance, à différents publics et à de nombreuses activités. Le travail réalisé est formidable. Au début, Naël était un peu réticent, mais aujourd’hui il ne voudrait manquer un seul entraînement pour rien au monde ! »
Marion n’hésite jamais à venir donner un coup de main aux entraîneurs des babys, encourageant son Naël ou d’autres à réaliser tel ou tel atelier, en mode partage. L’absence d’éclairage pour des entraînements nocturnes et l’obligation de tondre et d’entretenir soi-même le terrain ne rebute personne. Quand on aime, on ne compte pas. D’autant que « Saint-Martin est comme un grand village où tout le monde se connaît et s’entraide, surtout avec le rugby comme lien », ajoute Nicolas Belani.
Le deuxième pilier s’appuie sur la citoyenneté. L’objectif est de sortir du simple cadre du terrain pour aller à la rencontre de ceux qui sont les plus éloignés du rugby, notamment les publics les plus fragiles. À Saint-Martin, certains quartiers connaissent en effet des difficultés sociales marquées : délinquance, immigration irrégulière ou tensions liées à des phénomènes de gangs. Qu’importe, les Archiball se retroussent les manches, une à deux fois par trimestre environ, et vont notamment au quartier Orléans prêcher la bonne parole.
Un entraînement y est ainsi régulièrement délocalisé afin de faire découvrir le rugby et d’offrir à des filles et des garçons un moment d’évasion loin des tensions du quotidien, à travers un sport structuré par des règles et des valeurs positives. Certains jeunes ont même été fidélisés par la pratique, quand le club ne leur a pas transmis ses valeurs ou aidés à trouver un emploi, ouvrant ainsi la voie à d’autres perspectives.
Telle une association spécialisée ou une maison de quartier, le club de rugby commence à être connu et reconnu pour ses actions et ses valeurs pédagogiques. Avec ce solide pilier du LCE, il n’est pas étonnant que 7 à 8 jeunes formés au club défendent aujourd’hui le blason aux palmiers chez les séniors qui, eux, s’entraînent à Grand Case les vendredis (avec les M15 et M18). Mieux, la saison dernière, le jeune Saint-Martinois Ricardo Jean-Baptiste a décidé de rejoindre le club de Nice pour poursuivre ses formations.

Avec la formation des jeunes, qu’ils soient licenciés ou pas, le développement du rugby féminin dans son ensemble est un autre pilier fort (inclusion) du LCE. Au sommet, on trouve moult dirigeantes au bureau et aussi les séniors féminines, les Archigirls, dont la section a été créée par la présidente Rachel Masi et sa copine Aurélia Boilly il y a quelques années. La Vendéenne d’origine Fanny Galipaud est à Saint-Martin depuis 2013. Elle y a appris le rugby, devenant joueuse puis responsable de cette section : « On est engagées sur un championnat de rugby à 7 et aussi à X en entente avec l’équipe féminine de Saint-Barth, les Rascasses, avec lesquelles nous formons l’entente des Îles du nord », explique-t-elle.
Il y a une chouette ambiance selon la joueuse :« C’est normal, c’est un club où tous les membres du club se connaissent. » Et l’entraide est forte : « Dès qu’on peut donner un coup de main en tant que bénévole à telle ou telle section, on n’hésite pas. » Le 25 octobre dernier, Octobre rose a été une opération d’envergure, dans le sillage de Fanny Galipaud et Mildred Rigaud. Ici, pas question de simplement porter des chaussettes roses durant un mois pour faire référence à cet événement.
Pour l’occasion, plusieurs stands étaient installés autour du terrain : associations, ateliers d’autopalpation, espaces bien-être et arts plastiques, ainsi que des interventions de kinésithérapeutes, ostéopathes et masseurs. Des points d’information sur le cancer du sein étaient également proposés, notamment avec la présence d’une sage-femme. Sur le pré, un tournoi mixte et ouvert aux non-pratiquants avait été organisé pour recruter et récolter des fonds qui ont été reversés à une association de Saint-Martin (Fleur de phœnix) œuvrant contre les cancers des femmes.
Une centaine de personnes ont répondu présentes, « pour vitre de bons moments de partage », apprécie Fanny. La principale difficulté de cette section, comme d’autres au club, tient au fait que certaines joueuses ne restent que temporairement, notamment les saisonnières. Il faut donc reconstruire l’effectif presque chaque saison, même si cela renforce les liens entre les fidèles. Qu’importe : l’objectif est désormais de remporter le championnat à X, qui s’achèvera en juin après une triangulaire, tout en poursuivant le développement et la promotion du rugby féminin.
Que ce soit pour ces féminines, les séniors masculins ou les jeunes, la difficulté majeure des Archiball est de simplement pouvoir jouer contre d’autres équipes, distance oblige. Quand quelques voitures ou un bus vont faire l’affaire en métropole, ici, les trois quarts du budget du club sont alloués aux billets d’avion afin de principalement rejoindre la Guadeloupe, où la plupart des matchs ont lieu. Mais des partenaires fidèles en ont conscience et aident en ce sens, voyant que leur investissement est bien utilisé pour former de bons individus et leur faire vivre des souvenirs impérissables.
Malgré des coûts exorbitants, « chaque catégorie du club part deux à trois fois par saison en avion pour aller jouer hors de Saint-Martin,abonde la présidente Rachel Masi. On est un club très actif qui a une bonne image sur l’île ». En pensant à demain, forcément, les infrastructures du club sont ciblées, avec plein d’idées et d’objectifs en tête, tout comme le fait d’obtenir une deuxième étoile pour l’école de rugby.
Disposer aussi de l’électricité et de l’éclairage sur le terrain principal permettrait de proposer des entraînements nocturnes et ainsi éviter de disperser les différentes sections sur plusieurs terrains. « Archi un jour, Archi toujours », aiment à répéter les membres de ce club antillais marquant pour quiconque a croisé son chemin ensoleillé. Et qui laisse une trace indélébile.