Il avait découvert le rugby presque par hasard, à Oujda, avec pour première consigne de prendre le ballon et de courir vers l’avant. Près de quatre décennies plus tard, Abdelatif Benazzi entre au World Rugby Hall of Fame. L’ancien capitaine du XV de France, 78 fois international, rejoint les légendes d’un sport qui lui a permis de franchir les frontières et d’écrire une histoire singulière entre le Maroc et la France.
Finalement, tout était peut-être déjà contenu dans cette première consigne. Prendre le ballon et avancer. Ne pas trop se poser de questions. Abdelatif Benazzi ne connaît alors presque rien au rugby lorsqu’il découvre ce drôle de jeu à Oujda, sa ville natale, dans l’est du Maroc.
Le jeune Benazzi apprend vite. Très vite. Son gabarit impressionne, sa puissance aussi, mais il possède déjà cette capacité à jouer debout et à faire vivre le ballon qui accompagnera toute sa carrière.
À 18 ans, une tournée européenne avec la sélection junior marocaine change le cours de son existence. Ses performances attirent les regards français. En 1988, Cahors lui ouvre ses portes. Il quitte le Maroc avec ses rêves, son accent, son histoire et beaucoup de choses encore à découvrir.
Cahors sera la porte d’entrée. Agen deviendra la maison. Sous le maillot du SU Agen, Benazzi s’installe durablement dans le paysage du rugby français. Pendant douze saisons, sa silhouette devient familière. Deuxième ligne, troisième ligne aile, numéro 8 : le poste importe finalement assez peu. Avec près de deux mètres sous la toise et une puissance impressionnante, il est fait pour le combat. Mais réduire Benazzi à ses charges serait oublier ses mains, sa mobilité et ce goût du mouvement qui le distingue parmi les avants de son époque.
En 1990, il est appelé avec le XV de France et connaît sa première sélection contre l’Australie. Elle aurait pu être la dernière. Pour ses débuts, Benazzi est expulsé. Le genre d’entrée en matière capable de briser une aventure avant même qu’elle ne commence. Lui en fera un point de départ.
Progressivement, celui que l’on surnomme le « Taureau d’Oujda » s’impose dans le pack français. Sa puissance devient une arme, sa mobilité une singularité et son tempérament une signature. Il y aura les grands rendez-vous, les tournées et ces matchs qui restent accrochés à la mémoire collective.
En 1994, la France part défier les All Blacks chez eux. Les Bleus remportent les deux tests. À l’Eden Park, Benazzi participe à l’une des actions les plus célèbres de l’histoire du rugby français, cet « essai du bout du monde » conclu par Jean-Luc Sadourny. Des années plus tard, il citera encore cette double victoire en Nouvelle-Zélande parmi les plus grands bonheurs de sa carrière.
Un an plus tard viennent l’Afrique du Sud et cette Coupe du monde 1995 chargée d’une dimension qui dépasse largement le sport. La demi-finale de Durban contre les Springboks restera comme l’une des blessures de sa carrière. Sous une pluie diluvienne, dans les dernières minutes, Benazzi se jette vers la ligne sud-africaine. L’essai n’est pas accordé. Cette action alimentera pendant des années les regrets français.
Mais l’histoire de Benazzi ne s’est jamais vraiment écrite dans les regrets. Deux ans plus tard, il touche à l’un des sommets de sa carrière. Devenu capitaine du XV de France, il conduit les Bleus vers le Grand Chelem 1997.
Pour celui qui, quelques années auparavant, avait quitté Oujda pour tenter sa chance dans le rugby français, le symbole est immense. Un enfant du Maroc est désormais à la tête du XV de France.
Sa carrière aurait pu s’arrêter avant son dernier grand rendez-vous. Une grave blessure au genou menace sa participation à la Coupe du monde 1999. Il revient pourtant. Et l’histoire lui réserve encore un chapitre immense.
À Twickenham, le 31 octobre 1999, la France affronte une Nouvelle-Zélande annoncée presque intouchable. Jonah Lomu semble l’incarnation de cette puissance. Benazzi lui-même est projeté au sol sur l’un des essais du géant néo-zélandais. Mais les Français refusent de disparaître.
Menés 24-10, ils renversent les All Blacks et s’imposent 43-31 dans l’une des rencontres les plus mythiques de l’histoire du XV de France. La finale perdue contre l’Australie laissera forcément un goût d’inachevé. Benazzi sera néanmoins retenu dans le XV idéal de cette Coupe du monde.
Lorsqu’il referme son histoire avec le XV de France en 2001, après avoir terminé sa carrière de club aux Saracens, les chiffres racontent déjà une carrière exceptionnelle : 78 sélections, 12 essais, 3 Coupes du monde et 10 capitanats.
Mais les chiffres racontent mal Abdelatif Benazzi. Ils ne racontent pas les obstacles, les blessures, les doutes. Ils ne racontent pas davantage cette capacité à naviguer entre deux cultures sans vouloir renier l’une pour épouser l’autre.
Sa vie après le terrain prolonge d’ailleurs cette trajectoire. Chevalier de la Légion d’honneur, commandeur de l’ordre national du Mérite, il s’engage progressivement dans les institutions du rugby. Depuis 2023, il est vice-président de la Fédération française de rugby chargé des relations internationales et siège au Conseil de World Rugby. Son parcours l’a ainsi conduit du terrain aux lieux où se pense désormais l’avenir du jeu.
Son entrée au World Rugby Hall of Fame donne aujourd’hui une autre perspective à cette histoire. Parce qu’avant d’être celle d’un grand deuxième ou troisième ligne, elle est celle d’un passage. D’Oujda à Cahors. De Cahors à Agen. Du Maroc au XV de France. Des premiers pas hésitants jusqu’au brassard de capitaine. Du joueur qui découvrait les règles à celui qui participe aujourd’hui à la gouvernance du rugby mondial.
Une distinction que l’ancien capitaine des Bleus accueille autant comme une reconnaissance que comme une responsabilité.
« C’est évidemment beaucoup d’honneur et de fierté. Mais j’ai aussi le sentiment que cela donne une responsabilité supplémentaire. Cela donne encore plus envie de préserver ce sport qui nous est si cher. Je pense notamment aux grands noms français qui sont déjà au Hall of Fame : Jean-Pierre Rives, Serge Blanco, Jean Prat, André Boniface, Pierre Villepreux, Philippe Sella… »
Au moment de rejoindre à son tour ce panthéon, Abdelatif Benazzi n’oublie surtout pas ceux qui ont jalonné son parcours. Des figures les plus célèbres du rugby français jusqu’à celui qui, à Oujda, lui a simplement mis un ballon entre les mains.
« Mes premières pensées vont à mon professeur d’école, qui m’a donné un ballon et m’a dit : “Abdel, voilà ce sport. Tu vas aller à la ligne, tu vas tout droit.” Cette phrase et cette philosophie m’ont beaucoup servi ! Je pense aussi à mes clubs d’Oujda, à Cahors, à Agen, à tous mes entraîneurs et à tous les joueurs avec lesquels j’ai joué. Chacun a contribué, à sa manière, à ce parcours. »
Une manière presque parfaite de résumer une trajectoire. Il y a près de quarante ans, on avait donné une seule instruction au jeune Abdelatif Benazzi : prendre le ballon et courir vers l’avant. Il ne s’est finalement jamais vraiment arrêté. Et cette course, commencée sur un terrain d’école à Oujda, l’a désormais conduit jusqu’au Hall of Fame.








