Au sein du CA Aiglon, club de Régionale 2 en Normandie, le constat était devenu difficile à ignorer : lors des déplacements, les jeunes avaient de plus en plus souvent les yeux rivés sur leur téléphone. Entre les réseaux sociaux, les messages et les vidéos, les trajets en bus, autrefois synonymes de moments de partage, avaient progressivement changé de visage.
Face à cette situation, le club a décidé de passer à l’action. À partir de cette saison, l’utilisation du téléphone sera interdite pour les jeunes dès leur arrivée au stade. La mesure, évoquée avec les familles depuis quelque temps, va désormais être officiellement intégrée à la charte du club.
L’idée n’est pas née d’une volonté de sanctionner, mais plutôt d’un constat fait par les dirigeants et les éducateurs. « On voyait que les enfants étaient beaucoup sur leur téléphone », explique Patrick Duval, le président du club. « Or, ces moments passés ensemble en dehors du terrain font pleinement partie de la pratique du rugby.«
Le club a notamment constaté que certains jeunes, très présents sur leur téléphone, avaient tendance à se couper progressivement du groupe. À l’inverse, lorsqu’ils étaient invités à ranger leur appareil, les échanges revenaient naturellement.
« On s’est rendu compte que c’était quand même bénéfique de ne pas avoir son portable avec soi », raconte le président. Une expérience qui a conforté les dirigeants dans leur décision d’aller plus loin cette saison.
Le téléphone ne disparaîtra toutefois pas complètement de l’environnement des déplacements. Les parents continueront d’avoir des nouvelles de leur enfant grâce aux groupes WhatsApp du club. Les dirigeants communiquent notamment lors du départ et donnent une estimation de l’heure d’arrivée. En cas de besoin, les éducateurs disposent également des coordonnées des parents.
Pour le club, l’argument de la sécurité ou de la nécessité de rester joignable ne justifie donc plus que chaque jeune conserve son téléphone avec lui pendant les déplacements. « Ils n’avaient pas vraiment besoin de leur portable quand on partait en déplacement », estime le président.
Cette saison, le fonctionnement sera donc officialisé. Dès leur arrivée au stade, les jeunes devront avoir rangé leur téléphone. La règle ne concerne ainsi pas uniquement les trajets en bus, mais bien l’ensemble du temps passé dans le cadre du club.
Une évolution que les dirigeants souhaitent voir s’installer naturellement. Pour l’instant, les premières réactions ne permettent pas encore de mesurer l’adhésion réelle des jeunes, puisque la règle n’était jusqu’ici qu’évoquée. « On va vraiment le mettre en place et on verra ce que ça va donner », reconnaît le président.
Le club ne s’attend toutefois pas à une révolution. Les échanges avec les familles ont déjà commencé et la mesure semble comprise. L’objectif est surtout de créer un cadre collectif dans lequel le téléphone ne vient pas prendre la place des interactions entre les jeunes.
Derrière cette décision se cache aussi une certaine nostalgie du rugby d’avant. Le président se souvient de ses propres années de jeunesse et de l’importance des déplacements dans la construction des amitiés.
Le terrain n’est finalement qu’une partie de l’expérience. « Dans le bus, après un match gagné comme après une défaite, les joueurs peuvent refaire la rencontre, plaisanter, discuter et simplement passer du temps ensemble« . Des souvenirs qui, pour les dirigeants, participent autant à la construction d’une équipe que les entraînements. « Ce n’est pas que sur le terrain qu’on est un enfant », résume-t-il. Et c’est précisément cette dimension collective que le club entend préserver.
Dans ce club en reconstruction, le projet autour des téléphones apparaît finalement comme un élément supplémentaire d’une ambition plus large : recréer une véritable vie de groupe. Et pour le président, cela commence aussi par ces moments simples, parfois anodins, passés ensemble sur la route.