Samedi matin, 10 heures. À quelques heures de la finale du Top 14 entre le Stade toulousain et Montpellier Hérault Rugby, Puyloubier s’éveille dans la chaleur de juin. Perché au sommet de la vallée de l’Arc, entre Aix-en-Provence et Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, ce village de quelques milliers d’habitants possède un voisin de prestige, la Sainte-Victoire. Emblème d’Aix-en-Provence, le massif calcaire est indissociable de Paul Cézanne, qui en fit l’un des motifs récurrents de son œuvre et contribua à sa renommée internationale.
À Puyloubier, ses reliefs dominent directement le modeste stade de rugby installé aux confins du village. Pas de club-house ni d’infrastructures imposantes ici, seulement une pelouse naturelle entourée de pins, avec, en toile de fond, le versant sud de la Sainte-Victoire qui semble border le terrain. Un décor rare pour Alpha Provence Sports, club omnisports au cœur de la vie locale et hôte du jour dans ce cadre privilégié.
Président du club, Michel Coche en mesure toute la singularité. « Vous ne vous attendiez pas à ça en venant nous voir, n’est-ce pas ? » Un cadre exceptionnel, certes, mais une installation encore provisoire. Alpha Provence Sports ne dispose toujours pas de stade attitré et doit composer avec les équipements de trois villages voisins.
Avec une préférence assumée pour ce dernier, où le club espère pouvoir s’installer durablement. « En réalité, nous sommes un petit peu des nomades car nous n’avons toujours pas de stade propre. Nous naviguons entre les terrains de Pourrières, Trets et Puyloubier, en fonction des disponibilités. Mais c’est ici, à Puyloubier, sur cette pelouse naturelle et dans ce cadre unique, que nous aimerions nous établir définitivement. C’est en pourparlers mais, vous le savez, les discussions sont longues. »
Une cinquantaine d’enfants et d’adultes prennent possession du pré du stade Meano en ce samedi matin. Malgré des températures déjà caniculaires dans l’arrière-pays, l’ambiance est à la fête. Le tuyau d’arrosage et les brumisateurs ont été installés pour rendre la chaleur plus supportable, donnant même lieu à quelques « trempettes » improvisées. Dans ce décor typiquement provençal, bercé par le chant des cigales, la fête du club constitue pourtant davantage qu’un simple rendez-vous sportif.
Car Alpha Provence Sports ne se résume pas à ses activités sur le terrain. Au-delà d’une école de rugby labellisée 1 étoile, avec une vingtaine d’éducateurs et de responsables d’équipe pour encadrer les pratiquants, le club revendique un engagement citoyen particulièrement marqué. Nominé à l’action « club inclusif » de la ville de Trets en faveur du handicap, Alpha Provence Sports participe également à l’action gouvernementale « Sport Durable ».
Celle-ci se traduit par un tri systématique des déchets, un covoiturage organisé pour les déplacements des équipes, mais aussi par le recyclage des ballons, en partenariat avec un lycée technique qui les transforme en trousses et sacs d’écoliers. Le club a également supprimé les supports papier et organise, à chaque rentrée, une collecte de tenues de rugby. Autant d’initiatives qui témoignent d’une volonté d’inscrire la pratique sportive dans une démarche plus large, à la fois environnementale, sociale et citoyenne.
Dans la vallée de l’Arc, Alpha Provence Sports a également vocation à animer un territoire dont le dynamisme ne peut naturellement être celui du très urbain voisin du Pays d’Aix. Et ce malgré la présence de l’équipe réserve de l’OM, qui a établi ses quartiers dans le bel écrin naturel du complexe de la Gardie de Trets les jours de match, depuis près de deux ans.
Voilà comment le club, grâce à ses éducateurs salariés – à l’image du jeune Loris Blasquez, qui entamera son DE au sein de l’école de rugby cette saison –, s’est implanté avec succès depuis quatre ans dans les écoles de cette aire urbaine d’environ 20 000 habitants. Chaque année, près de 400 élèves de primaire découvrent ainsi le rugby pendant 14 semaines, avant de participer à un tournoi inter-écoles amical en fin de cycle. Une belle occasion de faire connaître la balle ovale aux jeunes de ce territoire rural, où le football reste largement dominant.
Pourtant, à l’extrême nord-est du département 13, rien n’est vraiment simple dans ces bourgades relativement enclavées à la lisière des Bouches-du-Rhône et du Var, comme l’explique Jean-Do Pujol, conseiller technique de clubs du bassin Cœur de Var/Estérel pour la Ligue Sud : « Ils essaient de survivre au milieu d’un territoire de foot, dans lequel la réserve de l’OM est désormais implantée. Ils se battent pour faire perdurer le rugby sur un territoire qui ne s’y prête pas du tout. »
Ici, la concurrence dépasse largement le traditionnel derby dominical entre deux associations voisines. Avec l’arrivée d’un poids lourd comme l’Olympique de Marseille dans le secteur, le rugby doit composer avec un rapport de force qui lui est largement défavorable. « Le club de rugby ne fait pas le poids face au foot, poursuit le CTC, mais ils cherchent à se structurer et on tente de les accompagner du mieux qu’on peut pour cela, via une montée en compétences sur le domaine de la formation. »
La réalité du territoire se mesure aussi à ses infrastructures. Ici, pas de grande enceinte ni même de stade attitré, comme évoqué plus haut. À Pourrières, les moyens limités du club se reflètent jusque dans ses installations : Alpha Provence Sports évolue sur un terrain aménagé à la place d’un ancien camping, dont la pelouse n’est pas homologuée par la FFR pour la pratique du plaquage. Une contrainte de taille pour un club qui cherche justement à développer son école de rugby.
Le club doit donc s’adapter en permanence. Touch rugby, rugby à 5, rugby loisir, section féminine, l’offre s’est diversifiée afin de permettre à de nouveaux publics de pratiquer sans nécessairement passer par les formats traditionnels. Une manière de rendre le rugby plus accessible, tout en composant avec les limites matérielles du territoire.
Et les premiers résultats sont au rendez-vous. Alpha Provence Sports est passé de 102 à 144 licenciés en cinq ans, bénéficiant notamment de l’élan suscité par la Coupe du monde 2023 organisée en France. Une progression encore modeste au regard des clubs phares du Sud-Est, mais quand même significative pour une structure dépourvue de véritable point d’ancrage et contrainte de se déplacer d’une commune à l’autre au gré des créneaux disponibles.
C’est peut-être là que réside l’une des particularités d’Alpha Provence Sports : le club ne cherche pas à retenir ses jeunes à tout prix, conscient de ne pas disposer des moyens pour leur proposer l’ensemble du parcours. Les départs font donc partie du projet. « Les profils standards sont dirigés à l’est vers le club de Saint-Maximin pour poursuivre leurs années cadets et juniors, tandis que les profils les plus prometteurs se tournent le plus souvent vers Provence Rugby à cet âge-là, voire vers Toulon pour les jeunes hors norme aujourd’hui, via le partenariat encadré par le projet RCT Passion », explique Olivier Piacenza, directeur sportif du rugby.
Cette logique d’orientation s’accompagne d’un véritable suivi. Une fois l’école de rugby terminée, le club aide les jeunes à rejoindre d’autres structures, notamment en mettant à disposition des minibus pour faciliter leurs déplacements. « Ils ne peuvent pas générer la suite après l’école de rugby, souligne le CTC Jean-Do Pujol, mais ils ont structuré les choses pour accompagner leurs joueurs vers d’autres clubs afin de continuer à pratiquer. Ils assurent un dispositif sérieux de suivi des joueurs pour organiser au mieux la transition. »
Une manière de concevoir la formation qui dépasse donc la seule logique de fidélisation. À défaut de pouvoir accompagner ses jeunes jusqu’à l’équipe première, Alpha Provence Sports leur donne les moyens de poursuivre leur parcours ailleurs, dans les meilleures conditions. Une philosophie qui résume peut-être le mieux l’identité du club : former, accompagner et savoir laisser partir. Tout le monde met la main à la pâte, une logique qui correspond finalement assez bien à l’identité d’Alpha Provence Sports.
Multisports, rugby loisir, rugby à 5, touch, rugby féminin, interventions scolaires ou, demain, rugby santé : toutes ces activités répondent à une même ambition, celle de rendre la pratique accessible dans un territoire où elle ne peut s’imposer naturellement. « Ils sont hyper autonomes, à l’écoute, c’est facile de les accompagner », glisse encore le représentant de la Ligue Sud. Cette autonomie repose toutefois sur l’implication de chacun. Éducateurs, dirigeants, bénévoles, mais aussi parents participent au fonctionnement quotidien d’Alpha Provence Sports, dont l’équilibre dépend largement de cette mobilisation collective.
Certaines mamans de jeunes licenciés ont ainsi été nommées team managers de chaque catégorie afin d’assurer un meilleur suivi, davantage de transparence et de sécurité pour les parents lors des événements sportifs. Il y a aussi Luna, magnifique chienne de berger adoptée cette année par le président Coche à la suite du décès d’un parent d’un jeune licencié. Depuis, elle veille sur l’enceinte du club lors des entraînements et des différents rassemblements. La vie dans la vallée trouve, ce samedi-là, une illustration assez fidèle.
À mesure que le soleil monte au-dessus du massif, les jeux sur le terrain cèdent progressivement la place aux grillades, aux salades préparées pour l’occasion et aux boissons fraîches. Licenciés, familles et proches du club se retrouvent autour des trois tables installées à quelques mètres du terrain. Pas besoin de davantage pour faire vivre l’esprit de la maison. Une fête à taille humaine, préparée avec soin, suffit à faire de l’enceinte un véritable lieu de vie de la vallée, le temps d’une journée supplémentaire sous les yeux de la Sainte-Victoire. Le barbecue est encore chaud, le tuyau d’arrosage toujours prêt à fonctionner. La diffusion de la finale du Top 14 peut commencer.