Il est 19 heures pétantes quand les représentants des clubs se retrouvent dans le club-house d’Annemasse, en Haute-Savoie. Une quarantaine de convives prennent place, attentifs, face aux murs jaune vif de la salle, couverts de trophées et d’articles de la presse locale vantant les mérites du club haut-savoyard, aujourd’hui en Régionale 1. Comme chaque rentrée, le CD74 pose les bases de la saison à venir : formation des éducateurs, recrutement, fidélisation, organisation des compétitions… autant de grands axes de développement encadrés et supervisés par la FFR.
Pierre Portier, président du CD74, prend rapidement la parole : « La Fédération nous propose un cadre et des lignes directrices pour avancer. Mais elles sont aussi nourries par ce qui remonte du terrain. Nous faisons remonter les besoins et les réalités de nos clubs à la Ligue, puis à la FFR. Notre rôle, c’est justement de faire vivre ce lien, d’accompagner les clubs et de faire en sorte que les orientations prises répondent au mieux à leurs attentes. » Pour cette réunion de rentrée, il est entouré du conseiller technique de clubs Bruno Duret, du conseiller technique départemental Marvin Navet, de Patrick Jadot, responsable des écoles de rugby, du référent scolaire Francis Stoppele et du référent arbitrage Philippe Marguin.
À l’heure de la rentrée, les chiffres témoignent d’un rugby haut-savoyard en pleine dynamique. En 2025-2026, plusieurs clubs ont vu le jour dans des zones jusque-là dépourvues de pratique, à Groisy, Samoëns, Maxilly-sur-Léman et Chamonix. Les 16 clubs du département rassemblent désormais 4 084 licenciés, dont près de 1 800 enfants dans les écoles de rugby. « En 2020, lorsque j’ai pris mes fonctions, nous avions 900 enfants en EDR et 2 500 licenciés, rappelle le CTD Marvin Navet. Nous avons donc quasiment doublé nos chiffres et c’est une grande satisfaction. La Coupe du monde 2023 a aussi joué un rôle important, en attirant beaucoup de jeunes. Avec la prochaine édition dans quelques semaines, on espère poursuivre cette dynamique. » Une ambition que le président Pierre Portier résume en un chiffre : « Nous espérons atteindre les 5 000 licenciés à la fin du mandat, en 2028. »
Cette rentrée est aussi celle des écoles de rugby et de leur labellisation. Patrick Jadot en accompagne les structures au quotidien : « Mon rôle est d’aider les clubs à identifier leurs difficultés et à trouver des solutions pour obtenir leur labellisation. En Haute-Savoie, 13 clubs possèdent aujourd’hui un label une ou deux étoiles. Mais j’essaie de leur faire comprendre que ce n’est pas une course. » En réunion, le message se veut concret et incitatif : « Certains clubs n’ont pas encore déposé leur demande. On va s’y mettre rapidement ! Rendez-vous au plus tard en octobre pour en discuter. Cela va vous permettre de progresser et d’avoir des outils à votre disposition. »
Pour accompagner cette progression, Patrick Jadot s’appuie autant sur son expérience que sur celle des clubs. « Tous m’apportent des idées et je m’en sers. Mais chacun a ses spécificités et n’est pas structuré de la même façon. L’essentiel, pour moi comme pour les éducateurs, est de rester au contact des gens. Je pense que nous avons d’abord un rôle social avant d’avoir un rôle sportif. » La labellisation donne accès à des dotations, du matériel pédagogique, des outils de communication et de formation. En contrepartie, chaque club s’engage à former au moins un éducateur par catégorie d’âge. De quoi profiter de cette rentrée pour mieux structurer les écoles, faire grandir les éducateurs et, surtout, fidéliser ceux qui font vivre le rugby au quotidien.
À l’heure de la rentrée, la formation constitue un autre chantier essentiel pour les clubs haut-savoyards, qu’il s’agisse de préparer les éducateurs ou de susciter de nouvelles vocations d’arbitres. Bénévole au RC Annemasse depuis 2021, Adeline est devenue éducatrice des moins de 6 ans la saison dernière. Dans son club, quatre éducateurs encadrent en moyenne chaque catégorie, avec au moins l’un d’entre eux formé par la FFR. « J’ai passé mon brevet fédéral M6 et j’ai beaucoup appris. Cela m’a permis de prendre du recul sur nos pratiques et de progresser. Cette expérience m’a aussi donné envie de continuer avec mes petits lorsqu’ils passeront dans la catégorie supérieure. »
Pour accompagner cette dynamique dès la reprise, plusieurs formations sont proposées aux bénévoles, adaptées à chaque âge, de l’éveil des moins de 6 ans au perfectionnement des 14-18 ans, jusqu’à l’optimisation pour les plus de 18 ans. « Nous arrivons à bien encadrer et accompagner les jeunes, avec un excellent état d’esprit des clubs, qui ont compris l’importance de se former pour mieux transmettre les valeurs du rugby, souligne Pierre Portier. Et souvent, les jeunes adhèrent, reviennent avec leurs amis et font grandir à leur tour nos effectifs. »
Même dynamique du côté de l’arbitrage, autre priorité de cette rentrée. Responsable de l’arbitrage au CD74, Philippe Marguin le rappelle aux clubs : « On peut devenir arbitre dès 14 ans et nous avons besoin de nouveaux arbitres ! » Une exigence renforcée par la FFR selon le niveau des équipes, mais aussi une opportunité pour les jeunes. Olivier Jeandroz, directeur sportif du RC Thonon Chablais Léman, en témoigne : « En Régionale 1, nous devons avoir un arbitre formé et ce n’est pas toujours facile à trouver. Mais la professionnalisation de l’arbitrage ouvre de nouvelles perspectives. Des jeunes peuvent désormais envisager d’en faire leur métier, tout en restant au club, en se formant et pourquoi pas en visant le plus haut niveau. »
Une fois les formations abordées, place aux premiers repères de la saison. Marvin Navet présente les calendriers, aussitôt photographiés par les représentants des clubs, qui profitent de ce moment pour faire remonter leurs besoins. Face aux interrogations, le CD74 se veut disponible et constructif tout en rappelant que le site de la FFR et Oval-e sont aussi là pour accompagner les clubs.
Cette rentrée passe aussi par de nouveaux réflexes, notamment numériques. Francis Stoppelle rappelle ainsi la dématérialisation des feuilles de match, appelée à remplacer définitivement le papier. « Les feuilles de match papier ne seront plus acceptées, de nombreuses informations sont disponibles sur les réseaux sociaux pour vous aider à franchir le pas », rappelle le responsable éducatif du Comité. Une évolution qui demande encore un peu d’adaptation, mais que le CD74 accompagne pour faciliter la transition.
Au-delà du numérique, les clubs doivent aussi composer avec des contraintes financières et matérielles. « Nous rencontrons des difficultés financières qui ralentissent certains projets,explique le président du CD74, Pierre Portier. Les infrastructures sont également parfois insuffisantes ou vieillissantes. En 2026, un équipement sportif français a en moyenne 30 ans. Un terrain dégradé, un éclairage défaillant ou l’absence d’eau chaude peuvent devenir un frein à la fidélisation. » Autant de défis à relever alors que la nouvelle saison démarre, avec l’ambition de créer les meilleures conditions possibles pour accueillir et garder les licenciés.
Cette rentrée pose enfin la question des forces vives, notamment bénévoles. « Depuis le Covid, les habitudes ont changé. Les personnes engagées depuis longtemps ont parfois moins de disponibilité. Nous devons donc mieux répartir les missions pour permettre à chacun de trouver un équilibre entre vie personnelle et associative. »Une nouvelle organisation qui favorise aussi la transmission entre générations. « Cette transmission intergénérationnelle est une vraie richesse de notre sport ! » Et peut-être l’une des clés pour construire durablement la prochaine rentrée du rugby haut-savoyard.
Cette transmission, justement, ne se limite pas aux bénévoles. Elle se mesure aussi dans les parcours de joueurs, lorsque ceux qui ont grandi dans un club et deviennent à leur tour des modèles pour les générations suivantes. En Haute-Savoie, l’exemple de Dylan Cretin illustre parfaitement cette volonté de faire grandir les jeunes et de leur donner envie, demain, de prendre le relais. Né et formé à Annemasse, le troisième ligne du LOU et international français (21 sélections) incarne une formidable source d’inspiration pour les jeunes haut-savoyards. « Il est devenu un modèle pour les jeunes du club, qui peuvent se projeter à travers son parcours. Nous cherchons maintenant à former notre prochaine coqueluche, celle qui fera à son tour la fierté des générations futures », sourit Olivier Jeandroz, directeur sportif du RC Thonon Chablais Léman. Une ambition qui illustre parfaitement la volonté du CD74 : faire grandir les jeunes pour inscrire le rugby dans la durée.
Un enjeu majeur dans un département de 861 158 habitants, troisième plus peuplé d’Auvergne-Rhône-Alpes, où le rugby doit composer avec une forte concurrence, du ski au football, en passant par l’athlétisme et les sports outdoor. Avec 4 084 licenciés sur les quelque 58 000 que compte la région, la Haute-Savoie dispose toutefois d’une belle marge de progression. « Notre objectif est d’inciter les clubs à recruter toujours plus jeune, puis à fidéliser leurs licenciés au fil des années, pour qu’ils restent le plus longtemps possible. Et s’ils restent, ils auront peut-être envie, à leur tour, d’inscrire leurs enfants à l’école de rugby ! » se projette Patrick Jadot.
Avec plus de 55 000 licenciées en France, le rugby féminin poursuit sa progression. En Haute-Savoie aussi, la dynamique est bien engagée, même si le développement reste un enjeu. « À Rumilly, en M14, il n’y avait qu’une seule fille qui s’entraînait avec les garçons. Et je peux vous dire qu’ils ne faisaient pas les fiers : ils la traitaient comme les autres ! Puis, à partir des M18 et des séniors, on commence à avoir des équipes féminines complètes », observe Monique Bonansea, responsable de l’EDR du club haut-savoyard.
Une dynamique que Cindy Gincourt, bénévole au RC Annemasse après y avoir joué durant son adolescence, connaît bien. Sa fille, aujourd’hui licenciée en M6, évolue encore seule dans sa catégorie. « Ça ne l’inquiète pas. Jusqu’à 13-14 ans, elle peut jouer avec les garçons. Mais avec la puberté, la question du gabarit devient plus importante. » Pour les clubs, l’enjeu est alors de conserver les joueuses et de leur proposer une continuité jusqu’aux séniors. Sur les 16 clubs du département, seuls le RC Môle, avec une équipe M15 féminine, et l’US Annecy, avec une section M18, proposent aujourd’hui ces catégories intermédiaires. Tournois, journées portes ouvertes et stages de perfectionnement se multiplient ainsi pour attirer de nouvelles pratiquantes et accompagner leur fidélisation.
Autre priorité affichée à l’occasion de cette rentrée : les centres de perfectionnement. Lancés cette année dans le département, ils doivent permettre aux jeunes talents de bénéficier d’un accompagnement renforcé tout en restant au sein de leur club. Dès 13 ans, joueurs et joueuses présélectionnés participent à des entraînements spécifiques et à des rencontres de haut niveau, sans empiéter sur leur calendrier en club. Au fil des saisons, la sélection se resserre progressivement pour aboutir à un groupe de 35 à 40 jeunes.
L’objectif est clair : accompagner chaque potentiel le plus loin possible. « Nous voulons repérer les jeunes qui ont quelque chose en plus, sur le plan physique, tactique ou technique. Ils bénéficient d’un encadrement proche de celui des structures professionnelles, mais l’idée est surtout de les faire progresser sans qu’ils aient à quitter leurs amis et leur club », souligne Marvin Navet. Une ambition qui résume finalement l’esprit de cette rentrée : faire grandir le rugby haut-savoyard en donnant à chacun les moyens de progresser, de s’épanouir et de trouver sa place sur les terrains.